Les Echos
July 8, 2005
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Monsieur Afrique

Jean Pigozzi - Johnny pour son vaste réseau d'amis et de relations - est un collectionneur de maisons, de copains célèbres, d'oeuvres d'art et de femmes. » C'est ainsi que le magazine américain « W » résumait la personnalité de Jean Pigozzi dans un long portrait qu'il lui consacrait en février dernier. Mais ce bon vivant à l'allure décontractée, qui arbore en toutes occasions des chemises bariolées du genre retour de Hawaï, est avant tout le plus grand collectionneur au monde d'art africain contemporain. Cet été à Monaco sera d'ailleurs exposée une partie de sa collection dans le cadre du Grimaldi Forum (1).

Derrière le côté « cool » qui séduit les magazines grand public se cache un homme de cinquante-trois ans extrêmement réfléchi qui accorde à sa collection tentaculaire un soin tout particulier. Dans son appartement parisien de la rive gauche, l'amateur s'explique : « Il y a une chose très importante à comprendre lorsqu'on veut faire une collection, déclare-t-il. Toutes celles qui sont importantes, de la collection Médicis à celle de Saatchi en passant par la collection Barnes, n'ont pas été constituées par un comité mais par une seule personne. Regardez a contrario le Getty de Los Angeles. Si du vivant de Paul Getty il s'agissait de quelque chose de très bien, aujourd'hui ce musée, pourtant le plus riche du monde, ne donne pas un résultat convaincant. Charles Saatchi est un ami. Il me confiait : «Tous ces musées n'ont pas de courage. Ils ne veulent pas acheter des jeunes, seulement des artistes reconnus.» » Jean Pigozzi remarque encore : « Il faut être obsédé pour être un collectionneur. Les comités ne sont pas obsédés et les membres qui les constituent changent. »

En fait, les engagements artistiques de celui dont le métier est d'investir dans des affaires de haute technologie ont suivi le parcours sinueux de sa vie. « Je viens d'une famille d'industriels. Mon père, un «self-made man» italien, avait créé l'entreprise automobile Simca. Il est mort en 1964 lorsque j'avais douze ans. » De l'appartement de Neuilly de son enfance, il reste entre autres le souvenir de quelques tableaux de Sisley ou de Boudin. « Je ne suis pas sûr que mes parents s'intéressaient vraiment à ce qui était accroché sur leurs murs. Cela dit, ma mère m'emmenait tout le temps dans les musées. Aujourd'hui encore, je ne rate pas la visite d'un musée, même le musée du Miel ou de la Haute Technologie. L'idée de collection me fascine et ceux qui ont le courage de montrer la leur, de faire face aux critiques, aussi. C'est courageux. Moi, j'ai toujours collectionné. Au début les timbres, les galets, les voitures en plastique... »

Ami de Warhol

Jean Pigozzi est dyslexique et il explique : « De ce fait je suis incapable de lire. Mais je vois très bien... Et puis les dyslexiques ont l'imagination nécessaire pour résoudre les problèmes différemment. » A l'âge voulu, le jeune Jean surmonte cet obstacle, réussit son bac et s'envole pour étudier à Harvard les questions de « visual and environment studies ». « Ma chance gigantesque, c'est d'être parti aux Etats-Unis. Là-bas, j'ai eu d'excellents professeurs et j'ai fait des rencontres formidables. Chaque week-end j'étais à New York », se remémore le collectionneur. « J'allais au MoMA, dans les galeries aussi. J'ai commencé à acheter Sol Lewitt, ses oeuvres valaient alors entre 500 et 1.000 dollars. Je suis aussi devenu ami de Warhol. A l'époque, je ne me rendais pas compte de son importance. » Aujourd'hui une de ses angoisses est de « rater » des artistes. Peut-être parce que cela lui est déjà arrivé. « J'ai raté Jeff Koons lorsque ses prix étaient encore à 5.000 dollars. Quant à Warhol, on s'amusait beaucoup avec lui. On n'arrivait pas à le prendre au sérieux. Lichtenstein avait davantage l'attitude d'un véritable artiste. »

A vingt-deux ans, Jean Pigozzi vend des chariots de supermarché, puis fait une carrière éclair dans le monde de l'« entertainment » californien. Il arrive dans la finance au début des « hedge funds » et du capital-risque et rencontre des gens tels que George Sorros et Jimmy Goldsmith... « Ces gens extraordinaires m'ont appris le business. » Et l'art dans tout ça ? « Jusqu'en 1975, j'avais la collection d'un bon dentiste de Cincinnati avec des Schnabel et des Clemente... »

Le véritable déclic, le moment certainement le plus important de sa vie de collectionneur, se produira en 1989. « C'était le dernier jour de l'exposition «Les Magiciens de la Terre» qui se tenait à Beaubourg et à la Villette. J'ai été à la Villette à la dernière minute. Cela m'a ouvert les yeux. Pour moi, l'art africain c'était des bouts de bois avec des clous. J'ai vu les dessins du grand artiste Bruly Bouabré réalisés au dos d'étiquettes de shampooing défrisant que lui donnait son voisin le coiffeur. J'ai vu les peintures urbaines de Chéri Samba, d'une force gigantesque, et les maquettes de villes futuristes de l'architecte Kingelez, faites à l'aide de matériaux de récupération... Je me suis dit que c'était extraordinaire. Que c'était ça qu'il me fallait collectionner : l'art africain contemporain. L'Afrique a une diversité infinie, beaucoup plus que l'Europe. »

Le lendemain, l'investisseur appelle le Centre Pompidou pour savoir à qui appartiennent les oeuvres africaines des « Magiciens de la Terre ». Elles sont la propriété de Canal+, sponsor de l'opération. Il rencontre alors le commissaire de l'exposition pour la section Afrique, André Magnin, et lui propose aussitôt d'être conseiller et directeur de sa future collection. « Aujourd'hui, nous avons des milliers de pièces. André Magnin et moi avons des goûts à peu près similaires en matière d'art africain. Quand on aime un artiste on le suit. On achète la moitié de sa production. Je paie l'école pour les enfants et l'opération de la cataracte pour un membre de la famille. 95 % du temps je suis en relation directe avec l'artiste, sans passer par une galerie. Je suis fasciné par l'extraordinaire création de ces gens qui survivent dans un chaos total. »

A l'heure actuelle, la collection se déploie de manière phénoménale. « Nous trouvons fréquemment de nouveaux artistes. Il n'y a pas de norme esthétique dans les choix. Il faut simplement que ce soit intéressant, nouveau et fort », explique le collectionneur boulimique, qui fait remarquer que dans l'exposition Chéri Samba à la Fondation Cartier en 2004, 23 des 24 oeuvres montrées lui appartenaient. « Pour «Africa Remix», qui se tient en ce moment au Centre Pompidou, j'ai prêté 12 oeuvres et le MoMA de New York m'a demandé de faire don de photos de Malik Sidibe pour sa réouverture en novembre dernier. » Jusqu'en juin la collection était à Houston. Cet été, elle fait escale à Monaco avant de voyager en novembre à Washington à la Smithsonian Institution. « Je suis très fier qu'on parle de mes tableaux. Cela représente beaucoup de temps et beaucoup d'argent. Je ne suis pas un collectionneur timide. »

Quant à l'avenir, Jean Pigozzi rêve d'un lieu qui fera sortir l'art africain de « son ghetto ethnologique ». « Je voudrais un endroit vivant qui existera après ma mort. Les deux villes qui semblent les plus appropriées sont Paris, aujourd'hui capitale de l'art africain, ou New York, capitale de l'art contemporain. » A bon entendeur...

J. B.-H.

(1) « Arts of Africa ».Du 16 juillet au 4 septembre. Grimaldi Forum, Monaco. (377.99.99.20.00).