Le Monde
July 26, 2005
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Trente Siecles Flamboyants D'Arts Africains À Monaco

Article de Emmanuel de Roux

Le Grimaldi Forum présente, jusqu'au 4 septembre, « Arts of Africa », un rare et vaste panorama de la production artistique du continent noir. Artistes d'hier et d'aujourd'hui se côtoient sur 4 000 m2. Le collectionneur Jean Pigozzi a, pour l'occasion, prêté quelques pièces de sa collection contemporaine

Monaco De Notre Envoyé Spécial

Hommage aux anciens créateurs et Enfin !... après tant d'années, deux oeuvres récentes du peintre congolais Chéri Samba, accrochées au Grimaldi Forum, résument assez bien le propos de l'exposition « Arts of Africa » organisée à Monaco. Sur la première toile, l'artiste s'est représenté en train de contempler quelques sculptures traditionnelles africaines. La seconde montre les cimaises d'un musée imaginaire où des oeuvres de Picasso et de Magritte voisinent avec celles de peintres africains contemporains. Il y a bien, en dépit des apparences, une continuité à travers les arts du continent noir. Dans la cité monégasque, 4 000 m2 leurs sont consacrés.

Ceux d'hier sont présentés par l'historien d'art Ezio Bassani, et ceux d'aujourd'hui sont pilotés par André Magnin. Le premier a su obtenir des musées les plus fermés et des collectionneurs les plus réticents des pièces exceptionnelles. Le second n'a eu qu'à puiser dans le fonds de la collection contemporaine d'art africain de Jean Pigozzi, dont il est le directeur artistique. La charnière entre les deux ensembles est constituée par quelques oeuvres européennes de la première moitié du XXe siècle (Léger, Picasso, Derain, Henri Laurens, Max Pechstein, Emil Nolde) qui témoignent de la réception, sinon de l'influence, de l'Afrique sur la modernité.

La Culture Igbo Ukwu

Il s'agit donc d'un rare et vaste panorama qui couvre vingt-cinq ou trente siècles. Car, contrairement aux idées reçues, l'art africain n'est pas tombé du ciel il y a une centaine d'années, quand Matisse, Vlaminck et Derain l'ont découvert. Il ne s'est pas tari non plus après la seconde guerre mondiale, au moment où la tradition a cédé le pas devant la modernité. Enfin, les artistes qui vivent et travaillent en Afrique aujourd'hui ne reprennent pas forcément tous les canons de l'art international comme l'exposition « Africa Remix » ( Le Monde du 26 mai), actuellement au Centre Pompidou, le suggère - même s'ils ne sont pas coupés du reste de la planète.

De son côté, Ezio Bassani insiste sur le profond enracinement historique de cet art en présentant de nombreuses pièces qui évoquent les diverses civilisations nées à proximité du Niger. Elles valent à elles seules le voyage. Les terres cuites nok, grandes figurines humaines aux yeux écarquillés, les narines dilatées, ont été exhumées à partir des années 1940 sur le plateau de Bautchi (Nigeria). Elles ont été façonnées au moins cinq à six siècles avant notre ère. Les bronzes de la culture igbo ukwu (Nigeria) sont un peu plus récents (Ier-Xe siècle apr. J.-C.). Leurs délicats modelés et leurs perfections techniques surprennent encore.

Quant aux productions du royaume d'Ifé (Nigeria, XIIe-XVe siècle), bronzes et terres cuites, elles sont d'un réalisme si parfait que le grand historien d'art allemand Leo Frobenius les avaient attribuées à des artistes de la Grèce antique ! On peut aussi admirer au Grimaldi Forum deux grands bronzes de Tada et de Jebba (Nigeria, XIVe-XVIe siècle), d'un goût plus « barbare », mais surtout une vingtaine de pièces rarement réunies, qui témoignent du faste de l'ancien royaume du Bénin (Nigeria, XVe-XVIIIe siècle) : effigies de rois et de reines, de musiciens, de nains, de léopards, de coqs, que les marchands portugais découvrent avec surprise à la fin du XVe siècle.

Deux effigies de pierre témoignent de la mystérieuse civilisation d'Esie (Nigeria, XIe-XIVe siècle), des terres cuites de celle de Djenné (Mali, XIIe-XVIe siècle) et un grand cavalier, également en terre cuite, de celle de Bura (Niger, IIIe-XIe siècle), tout aussi méconnue. Une chose est certaine : le bassin du grand fleuve de l'Ouest africain a été, au même titre que le Nil, l'Euphrate ou l'Indus, le berceau de nombreuses et anciennes cultures.

« Solutions Figuratives »

Ainsi les Dogons, qui vivent encore le long des falaises de Bandiagara (Mali), à l'écart du Niger, ont été les producteurs d'une remarquable statuaire - comme les exceptionnels « joueurs de balafon » présentés à Monaco. Hélène Leloup nous rappelle, dans une courte étude du catalogue, la longue filiation de cet art dont les plus anciens témoignages remontent au Xe siècle.

Au fil de l'exposition, Ezio Bassani tente des rapprochements formels entre les productions artistiques de diverses populations. On peut contester ces regroupements placés sous le signe d'un « occidentalocentrisme » revendiqué. Le réalisme, l'expressionnisme, le surréalisme ou l'abstraction sont des catégories inconnues en Afrique, mais il est certain que l'art africain est bien pluriel. Ce « pluralisme cohérent », selon la belle expression de Jean-Louis Paudrat, est d'ailleurs sans doute ce qui a le plus désorienté le public occidental. Ezio Bassani souligne que « les déformations intentionnelles, les exagérations expressives calculées, la non-observation des proportions naturelles, la réduction à des images abstraites et conceptuelles limpides » qui caractérisent de nombreuses sculptures africaines n'étaient pas considérées par les Européens comme des choix délibérés « pour fournir des images concrètes à l'invisible », mais reflétaient l'incapacité des Africains « à donner des formes cohérentes à leur pensée ».

En réalité nous dit Bassani, ces artistes « compensaient l'apparente pauvreté de leur univers par l'extraordinaire richesse des solutions figuratives inventées. Ils ont démontré que la destination religieuse ou sociale et le respect de la tradition ne tuent pas la créativit é. » Pas plus que la modernité n'a tari la création africaine, ainsi que nous le montre la deuxième partie de l'exposition.

Sans doute le XXe siècle a-t-il été un tournant majeur pour l'ensemble du continent : la fin des pouvoirs politiques locaux, l'irruption brutale de la colonisation européenne, l'abandon des religions traditionnelles au profit des christianismes et de l'islam, l'urbanisation croissante, l'appropriation de techniques nouvelles sonnent le glas de l'art traditionnel.

Au Grimaldi Forum, cette transition est symbolisée par un sarcophage en forme de Mercedes, dû au Ghanéen Kane Kwei. C'est par le biais de ce véhicule funéraire que l'on pénètre dans un autre monde, celui de l'Afrique contemporaine, qui s'éloigne chaque jour davantage de la voie des ancêtres.

Désormais, comme ailleurs, le succès, le spectacle et l'argent deviennent l'étalon de la nouvelle société. Après la décolonisation, plusieurs pôles géographiques seront particulièrement importants sur le plan artistique : le Nigeria et son voisin béninois, Kinshasa, la capitale du Zaïre, aujourd'hui République démocratique du Congo, sans oublier l'Afrique du Sud, le seul pays qui, en dépit de l'apartheid, eut très tôt un réseau de galeries et de collectionneurs ouverts aux artistes africains. Et le long cortège des guerres civiles, des épidémies et de la misère n'a pas réussi à tarir cette vitalité africaine. L'exposition du Forum Grimaldi en est la preuve patente.

Cinq Des Grandes Familles Artistiques Du Continent Noir

« Je me demande si, par hasard, la définition, la conception de l'art que vous avez en Occident n'est pas un peu étroite », demande avec beaucoup de douceur Frédéric Bruly Bouabré. Ce petit homme de 83 ans, à la barbe blanche et à la démarche hésitante, est une sorte d'encyclopédiste illuminé, à la production foisonnante. Vieux sage ivoirien, il est l'un des artistes de la collection Pigozzi, dont des oeuvres sont accrochée au sein du Forum Grimaldi. Elles n'ont rien à voir avec les « messages » véhiculés par le « réaliste » Camille-Pierre Bodo ou l'univers onirique de François Thango, aujourd'hui décédé, un des précurseurs de la peinture africaine. L'art africain, hier comme aujourd'hui, est « pluriel ».

Chaque artiste bénéficie, au sein du Forum Grimaldi, d'un espace personnel logé au sein d'un savant labyrinthe élaboré par le designer Ettore Sottsass. C'est donc au visiteur de construire son itinéraire au milieu de cette pluralité qui peut désorienter. Pourtant, au sein de cette production disparate, on peut essayer d'identifier quelques grandes « familles ».

Les réalistes « populaires ». Ils sont les plus connus pour avoir bénéficié de nombreuses expositions, personnelles ou de groupe. Parmi eux Cheri Samba, Moké et Bodo, tous de Kinshasa. Ils entendent témoigner des mutations de la société et délivrer des messages politiques, sociaux, éducatifs, par le biais toiles colorées, savamment mises en scène, souvent accompagnées de textes ou des légendes explicites. Les auteurs se mettent volontiers en scène. L'humour est pour eux une arme décisive.

Les inspirés. L'Ivoirien Bouabré, polygraphe génial, auteur d'une oeuvre immense et proliférante, veut explorer tous les champs du savoir. Il est notamment l'inventeur d'un alphabet universel et l'auteur de milliers de dessins réalisés aux crayons de couleur ou au stylo à bille, support d'une encyclopédie universelle. L'art talismanique de l'Ethiopien Gedewon (crayon, stylo à bille, encre) repose a priori sur une série de lignes enchevêtrées, d'une abstraction vertigineuse. En réalité, les oeuvres de cet esprit religieux sont destinées à soigner les âmes et les corps.

Les portraitistes. Ce sont essentiellement des photographes. Les Maliens Seydou Keïta et Malick Sidibé sont aujourd'hui bien connus. On découvre à Monaco le Ghanéen Philip Kwame Apagya, qui utilise la couleur. Et surtout le Nigérian J. D. 'Okhai Ojeikere, dont l'oeuvre remarquable - en noir - est une réflexion à la fois esthétique, ethnologique et documentaire. Sans oublier Abou Bakar Depara, qui témoigne des belles heures de Kinshasa.

Les traditionalistes. La tradition peut se nicher n'importe où. Le Béninois Cyprien Tokoudagba puise dans celle du vaudou ou dans l'histoire du royaume d'Abomey. Son compatriote Romuald Hazoumé invente des masques - symbole africain s'il en fut -, mais à l'aide de vieux bidons récupérés. Il est également l'auteur d'installations et de vidéos. L'une d'elles, sur le transport clandestin de l'essence entre le Nigéria et le Bénin, est impressionnante. Calixte Dapkogan, autre Béninois, est l'héritier des sculpteurs-forgerons Fons. Il utilise lui aussi des matériaux de récupération. Les frères Yebo, Ivoiriens, peintres et surtout sculpteurs hyperréalistes, travaillent essentiellement à la commande, comme le veut la tradition, pour la communauté Ebrié (Côte d'Ivoire) à laquelle ils appartiennent. De son côté, le Malgache Efiaiambelo modernise une autre tradition, celle des alouals, ces poteaux funéraires surmontés de groupes sculptés.

Les créateurs de monde. Rigobert Nimi, de Kinshasa, est l'inventeur de cités galactiques, illuminées de néons, peuplées de robots animés. Autre citoyen de Kinshasa, Bodys Isek Kingelez est un urbaniste de rêve. Il dresse avec un soin maniaque les plans, en trois dimensions, d'énormes villes juke-box, hérissées de tours colorées. Abu Bakarr Mansaray, de Sierra-Leone, se contente d'imaginer avec une précision d'ingénieur - cotes comprises - les plans de machines volantes, roulantes ou rampantes aux profils parfois menaçants.